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lundi 26 janvier 2015

1985 Les 18 questions que Mongo Béti avait posées à Thomas Sankara


présentation Yanick Toutain
Revactu
26/1/15

Voici la liste des questions postées d'abord par Mongo Beti.
A l'heure d'internet, les jeunes devront imaginer le rebelle camerounais, installé en exil à Rouen et rédigeant toute cette serie de questions en différé.
Il lui est évidemment impossible comme sur Facebook d'obtenir la réponse à la première question avant de poser la deuxième.
Le grand formois radical proto-égalitariste qu'était Mongo Béti doit être lu avec respect.
Son incompréhension de la grille du néomarxisme, du postmarxisme et donc des perspectives de l'humanocratie des CDR et de projet libéral-égalitariste est une tragédie pour l'Afrique


«Mongo Beti est allé deux fois au Fespaco de Ouagadougou, en 1985 et en 1987. En 1985 il a eu une entrevue privée avec Thomas Sankara à la suite de laquelle il lui a envoyé par écrit une liste de questions, auxquelles Thomas Sankara a répondu. L’interview est écrite de la main du secrétaire du Président. Celui-ci y a ajouté des commentaires de sa propre main.»

1° question de Mongo Beti – La première concerne la sécurité du Président et l’avenir du régime ipso facto. Devant la campagne insidieuse qui se développe dans la presse en France, beaucoup d’Africains pensent que c’est le signe avant coureur d’une offensive tous azimuts et se souviennent avec angoisse de Lumumba de N’Krumah. Ils craignent une stratégie de l’élimination physique.
a)       Êtes vous conscient de ce danger et surtout de cette angoisse des Africains ?
b)       Êtes-vous conscient de l’existence de cette stratégie et surtout de cette campagne de presse ? Avez-vous lu l’article paru récemment dans une feuille infâme appelée Black Magazine ou quelque chose comme ça. Souhaitez-vous en parler longuement ? On m’a parlé d’un certain Paul ou Pierre Michaud : le connaissez-vous ?

 question de Mongo Beti  – Concernant la corruption
Je m’interroge sur la nature de la corruption dans les sociétés africaines.
a)       Est-elle un héritage maudit de la colonisation ?
b)       Est-elle une de nos traditions ? (Après tout, les roitelets nègres qui livraient leurs frères aux marchands d’esclaves contre une poignée de verroterie, c’est bien connu).
La question se pose parce que, me semble-t-il,selon la manière dont on y répond, on ne combat pas la corruption de la même façon.
Qu’en pensez-vous ?

3° question de Mongo Beti  – Ceci ne pose-t-il pas le problème général de la tradition ? N’y a-t-il pas incompatibilité entre la révolution, un processus dont un des enjeux est la modernisation de nos sociétés, et la tradition dont l’effet est très souvent un frein au progrès ? Plus précisément, si on veut libérer la femme, ne faut-il pas lutter contre l’excision, la polygamie ?

4° question de Mongo Beti  Il y avait du bon dans les traditions africaines, c’est vrai ! Par exemple le ou la palabre traduit certainement l’exigence constante du consensus. Néanmoins n’est-il pas vrai que, dans leur ensemble, les traditions africaines, ou ce qui reste, sont foncièrement rétrogrades ?
La logique du processus révolutionnaire n’est-elle pas de déboucher sur une révolution culturelle ?

5° question de Mongo Beti  Un exemple : la vénération de l’âge. Cette valeur n’est-elle pas de celles qui se prêtent le plus aisément à la manipulation du néocolonialisme ? Ainsi la presse française oppose régulièrement l’âge d’Houphouët-Boigny aux jeunes générations ivoiriennes qui veulent demander des comptes à leur président.

6° question de Mongo Beti Concernant la coopération. Peut-on justifier le maintien de relations privilégiées avec la puissance qui nous a colonisés ? Sinon, pourquoi continuez-vous à participer aux conférences au sommet des chefs d’État francophones, qui sont si mal perçus par la jeunesse scolarisée africaine ?

7° question de Mongo Beti  Sur le plan de la domination de nos peuples, la gauche française au pouvoir a-t-elle eu une pratique différente de celle de la droite ? Pouvez-vous confier à la revue Peuples Noirs Peuples Africains au moins une part de votre expérience personnelle ? Par exemple comment Guy Penne a-t-il été l’instigateur d’un coup de force contre vous ?

8° question de Mongo Beti Concernant la zone franc : La justification la plus courante du maintien de nos pays dans la zone franc, c’est la convertibilité du franc CFA, mais est-ce un avantage pour les pauvres, c’est-à-dire les 9/10èmes de notre société ? En quoi le paysan africain, dans son village, a-t-il besoin d’une monnaie convertible ?
Bref, le franc CFA n’est-il pas une arme de domination des Africains ?
Le Burkina révolutionnaire envisage-t-il de continuer à traîner ce boulet ?

9° question de Mongo Beti Concernant l’assistance technique : personnellement j’ai toujours considéré que c’était d’abord une question de délai. Dans quel délai pensez-vous que le Burkina Faso se passera de toute assistance technique non africaine ?
Avez-vous une stratégie de recrutement d’assistants techniques africains ? Laquelle ?

10° question de Mongo Beti  Concernant la Ligue des États Noirs, Dont M. Mobutu Sese Seko s’est fait l’apôtre : pensez-vous qu’il faille prendre une telle initiative au sérieux ? Surtout venant de gens qui n’ont cessé de saboter l’OUA ?

11° question de Mongo Beti Concernant le panafricanisme : On n’en parle plus aujourd’hui, ou si peu. La jeunesse africaine, pour laquelle le panafricanisme fut une mystique, un élan d’espérance, un ressort extraordinaire, est donc aujourd’hui profondément frustrée.
Pensez-vous reprendre le flambeau de N’Krumah ?
Comment ? Par les rapprochements régionaux peut-être ?

12° question de Mongo Beti Concernant la langue française et la francophonie. Personnellement je considère que ce sont là deux problèmes différents : la position de la langue française est un fait qui trouve son origine dans l’histoire.
La francophonie est une stratégie de contrôle de notre créativité et même de notre devenir. Acceptez-vous cette distinction ?
a)       Envisagez-vous une substitution des langues nationales du Burkina au français, dans son rôle actuel de langue officielle ? Ou bien pensez-vous que le français doit demeurer (longtemps encore ? définitivement ?) dans ce rôle ?
b)       La francophonie est théoriquement la mise en commun d’institutions culturelles (cinéma, édition, télévision, diffusion presse, etc.) qui sont contrôlées par la France mais auxquelles nous n’accédons que parcimonieusement. Ne pensez-vous pas qu’il est urgent que nous créions nos propres institutions, notre propre appareil culturel ?
Exemple : j’ai appris que le Burkina avait créé un prix du roman. Malheureusement le montent de ce prix n’est que de 150 000 francs CFA.
Ne pensez-vous pas que c’est trop peu pour motiver les auteurs de talent ?
Si je pouvais me permettre un conseil, je dirais qu’un montant de deux millions de francs CFA ne serait pas excessif pour récompenser le gagnant (l’expérience a montré que la solution d’un seul gagnant est de loin la meilleure).

13° question de Mongo Beti Concernant l’urbanisation sauvage : J’ai observé deux villes africaines, Alger et Brazzaville. Surtout Alger. Á peine loge-t-on les habitants d’un bidonville dans un HLM qu’ils sont aussitôt remplacés par les bataillons de l’exode rural. Les dirigeants livrent ainsi une course désespérée à ce développement délirant de la capitale. Á la limite, les capitales africaines vont bientôt absorber tous les budgets nationaux.
a)       En êtes-vous déjà là avec Ouagadougou ?
b)       Sans adopter l’attitude extrême d’un Pol Pot, ne pensez-vous pas qu’il faut en finir avec cet héritage qui hypothèque notre développement ? La ville coloniale a été créée pour le colonisateur, non pour l’Africain.

14° question de Mongo Beti Et maintenant le registre personnel et pittoresque, qui passionne malheureusement les foules !
Êtes-vous marxiste ? Depuis quand ? Á la suite de quelle évolution ?
On vous accuse (bassement, c’est vrai, et vous pouvez légitimement objecter que cela ne mérite pas une réponse) de pratiquer une politique inspirée d’un sentiment de vengeance personnelle et non pas fondée sur un choix idéologique. C’est peut-être le moment de vous expliquer.

15° question de Mongo Beti Á propos du parti unique. Ne croyez-vous pas que ce type d’organisation est discrédité et ne suffit plus à motiver les populations ? Plutôt que le parti unique, ne pensez-vous pas qu’un parti dominant, modèle Congrès indien, ferait mieux l’affaire ?

16° question de Mongo Beti  Est-ce que, selon vous, le socialisme est incompatible avec le pluralisme de l’information ?

17° question de Mongo Beti  Sans le pluralisme, peut-on éviter le glissement vers les maux classiques de la bureaucratisation : incompétence, inefficacité, népotisme, irresponsabilité, etc., finalement stagnation donc désaffection des masses ?

18° question de Mongo Beti La Révolution burkinabé envisage-t-elle d’abandonner un secteur ou plusieurs secteurs de l’économie nationale à l’initiative privée ? Ou bien croyez-vous que l’État peut tout faire ? D’avance merci !



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Société des amis de Mongo Beti SAMBE) Association sans but lucratif
℅ Librairie des Peuples Noirs B.P. 12405 Yaoundé  Cameroun Tél. (237) 221 44 



La derniere interview de Thomas Sankara*
mardi 20 août 2013
Selon la Société des Amis de Mongo Beti qui a diffusé cette interview en novembre 2006 , l’entretien qui suit avec Thomas Sankara a été conduit par Mongo Betti en 1985 pour la revue « Peuples Noirs Peuples Africains ».
"Cet entretien demeuré cependant inédit à ce jour a été mis en ligne sur le site Afrikara : 


Historique ! En 1985 Thomas Sankara interviewé par Mongo Beti : Plume, politique et rébellions panafricaines  
14/11/2006
Interview du Président Thomas Sankara pour la revue Peuples Noirs Peuples Africains. Par Mongo Beti. 1985.
Afrikara publie un document inédit, un sommet historique de la rencontre de la plume et du politique, dans ce que l’Afrique a pu avoir de plus fermement rebelle, rétif aux aliénations, aux privations de libertés, aux post-colonialismes dans le coeur des stériles années 80. Thomas Sankara, comme venu du ciel et tombé au milieu des vautours et des chefs ubu de la tribu Françafrique incarne une autre Afrique, intègre et volontaire, face à un Mongo Beti né à la littérature engagée comme du sein de sa mère. Une rencontre presque mythique tant les deux profils emblématiques si représentatifs dans leurs domaines respectifs d’une essence indispensable à leurs semblables avaient en commun une Afrique debout, un monde solidaire et l’émancipation des peuples noirs.

Sorti des archives de l’enfant terrible de la littérature africaine, Mongo Beti, par l’entremise d’Odile Tobner, c’est l’épouse .et complice militante de l’écrivain qui lève le voile sur la découverte et les conditions de réalisation de cette rencontre, cette «interview de Thomas Sankara, réalisée en 1985 pour la revue Peuples Noirs Peuples africains, mais qui n’a jamais été publiée.» «Je l’ai retrouvée dans les archives de Mongo Beti. Il est probable qu’elle n’a pas été publiée parce qu’elle était manuscrite. Cela supposait qu’elle soit saisie à la machine avant l’envoi à l’imprimeur. Nous étions à l’époque, Mongo Beti et moi-même, seuls pour tout faire pour la parution et la diffusion de la revue, en plus de la charge de notre métier. L’interview a dû rester ainsi en attente.»

«Mongo Beti est allé deux fois au Fespaco de Ouagadougou, en 1985 et en 1987. En 1985 il a eu une entrevue privée avec Thomas Sankara à la suite de laquelle il lui a envoyé par écrit une liste de questions, auxquelles Thomas Sankara a répondu. L’interview est écrite de la main du secrétaire du Président. Celui-ci y a ajouté des commentaires de sa propre main.»

Mongo Beti – La première concerne la sécurité du Président et l’avenir du régime ipso facto. Devant la campagne insidieuse qui se développe dans la presse en France, beaucoup d’Africains pensent que c’est le signe avant coureur d’une offensive tous azimuts et se souviennent avec angoisse de Lumumba de N’Krumah. Ils craignent une stratégie de l’élimination physique.
a)       Êtes vous conscient de ce danger et surtout de cette angoisse des Africains ?
b)       Êtes-vous conscient de l’existence de cette stratégie et surtout de cette campagne de presse ? Avez-vous lu l’article paru récemment dans une feuille infâme appelée Black Magazine ou quelque chose comme ça. Souhaitez-vous en parler longuement ? On m’a parlé d’un certain Paul ou Pierre Michaud : le connaissez-vous ?

Thomas Sankara – Vous me permettez là de répéter ce que vous savez peut-être déjà. En effet, nous et notre Révolution ne plaisons guère à bien des gens. J’allais dire que c’est chose normale, compte tenu des intérêts de classe que nous sommes amenés à défendre. Il est donc logique et normal que nous ayons des ennemis, des ennemis de classe, puisque nous avons la ferme résolution de défendre nos intérêts de classe, au détriment des leurs, et cela en toute légitimité. De ce point de vue, il n’est pas étonnant que partout nos ennemis s’organisent pour affronter la Révolution, pour salir et dénigrer par voie de presse toutes nos actions de façon insidieuse et malhonnête. C’est le cas des journaux entièrement financés, des émissions radio commandées et de toutes sortes d’actions bassement orchestrées pour donner à notre Révolution une image totalement dénaturée. Cette stratégie est bien connue. Elle a servi à plusieurs occasions à l’impérialisme pour déstabiliser bien des régimes révolutionnaires convaincus, comme N’Krumah, Lumumba, que vous me citez, et contre Allende au Chili etc. Nous en sommes conscients. C’est un réel danger dans la mesure où ce sont des grands moyens qui sont déployés, jour et nuit, pour intoxiquer l’opinion internationale sur les luttes émancipatrices des peuples.
N’Krumah, Lumumba et tant d’autres ont été des victimes de l’impérialisme, de cette stratégie néocolonialiste. Les dignes fils de l’Afrique les ont reconnus du reste comme de véritables patriotes, des hommes politiques qui avaient un juste et grand amour pour l’Afrique et les Africains. Aujourd’hui nous ne pouvons que les admirer et c’est un honneur pour nous de montrer qu’ils étaient des précurseurs, des guides, des pionniers, dans la voie de la dignité de l’Afrique.
Il y a partout aujourd’hui, aux quatre coins du continent, des N’Krumah, des Lumumba, des Mondlane, etc. Que Sankara soit éliminé aujourd’hui physiquement, il y aura des milliers de Sankara qui relèveront le défi face à l’impérialisme. Au niveau de notre Faso, la détermination de notre peuple, de notre jeunesse, enlève toute inquiétude quant à la poursuite de la lutte pour la dignité du Burkina et de notre continent. Toutefois, pour mille et une raison, notre peuple et la jeunesse révolutionnaire africaine restent attachées à Sankara et ne souhaitent jamais que le moindre malheur lui arrive.
Concernant le journal Black Magazine et surtout son manipulateur Paul Michaud, maître chanteur bien connu au Burkina, nous pensons que les insanités qu’ils déversent n’auront aucune emprise sur des gens normaux. Michaud s’est présenté à nous dans les premiers jours de la Révolution pour réclamer des millions, à lui promis sous le CSP 2, pour faire l’image de marque du pays. Rabroué,  il est revenu de nouveau, en disant que la couleur du régime importait peu pour lui et qu’il était à la recherche de l’argent. Rejeté une deuxième fois, cet escroc affairiste annonça qu’il travaillerait de façon offensive avec l’opposition en France. Son dernier contact avec la Révolution fut[1], par le truchement de quelqu’un[2] qui, moyennant 30 000 FF, s’emploierait à décourager Michaud de mettre son projet à exécution. Éconduit à son tour, l’entremetteur[3] n’a donc pas pu arrêter le scénario du maître chanteur. Mais, voyez-vous, nous avons trop à faire pour nous occuper de tels individus exécrables.[4]

MB – Concernant la corruption
Je m’interroge sur la nature de la corruption dans les sociétés africaines.
a)       Est-elle un héritage maudit de la colonisation ?
b)       Est-elle une de nos traditions ? (Après tout, les roitelets nègres qui livraient leurs frères aux marchands d’esclaves contre une poignée de verroterie, c’est bien connu).
La question se pose parce que, me semble-t-il,selon la manière dont on y répond, on ne combat pas la corruption de la même façon.
Qu’en pensez-vous ?

TS – Sans être un sociologue averti, ni un historien des sociétés précapitalistes africaines, je ne pourrai pas affirmer que la corruption est propre aux sociétés africaines. C’est un phénomène lié avant tout au système capitaliste, système socio-économique qui ne peut véritablement évoluer sans développer la corruption. Elle est donc incontestablement un héritage maudit de la colonisation. Ainsi, logiquement, pour combattre valablement la colonisation, le colonialisme et même le néocolonialisme, il faut aussi s’attaquer à la corruption.
Par rapport aux rois féodaux que la colonisation a utilisés, les poignées de verroterie, vues d’Afrique, ne ressemblaient pas à de la corruption, dans la mesure où le mode d’échange était bâti sur le troc. Pour les roitelets, leurs “frères” étaient vendus par eux contre une valeur quelconque que nous considérons avec le recul comme de la pacotille. Chaque chose n’a de valeur qu’à partir du service pratique qu’il rend et du milieu dans lequel son usage répond à quelque chose. Un roi qui ne s’était jamais vu dans un miroir n’hésiterait pas à l’obtenir contre un homme, c’est-à-dire contre un de ses sujets. De ce fait il donne une valeur correspondante en échange de cette chose. Il ne peut être considéré comme corrompu, même si le colonisateur ou l’explorateur, compte tenu du système économique auquel sa société était parvenue, vient à lui sur des bases de corruption.

MB – Ceci ne pose-t-il pas le problème général de la tradition ? N’y a-t-il pas incompatibilité entre la révolution, un processus dont un des enjeux est la modernisation de nos sociétés, et la tradition dont l’effet est très souvent un frein au progrès ? Plus précisément, si on veut libérer la femme, ne faut-il pas lutter contre l’excision, la polygamie ?

TS – D’une manière générale les traditions africaines relèvent d’une idéologie rétrograde. Cela n’empêche que, dans toute chose ou tout phénomène, il y a un aspect progressif et un aspect régressif. Dans nos traditions, c’est l’aspect progressif qu’il faut apprendre à cerner, pour permettre à la société d’évoluer beaucoup plus rapidement vers le progrès, vers le modernisme dont vous parlez. On ne fait pas de révolution pour régresser dans le temps. C’est pour aller toujours de l’avant. La Révolution ne peut qu’étouffer tous les aspects négatifs de nos traditions. C’est cela notre combat contre toutes les forces rétrogrades, toutes les formes d’obscurantisme, combat légitime et indispensable pour libérer la société de toutes les emprises décadentes et de tous les préjugés, dont celui qui consiste à marginaliser la femme ou à la chosifier.
Je suis d’avis que, pour libérer la femme, il faut lutter contre l’excision et la polygamie. Il faut surtout savoir engager la lutte. Interdire par des lois ou toute autre chose ne peut être la meilleure solution. Nous luttons pour l’égalité de l’homme et de la femme, pas d’une égalité mécanique, mathématique, mais en rendant la femme l’égale de l’homme devant la loi et surtout devant le travail salarié. L’émancipation de la femme passe par son instruction et l’obtention d’un pouvoir économique. Ainsi le travail au même titre que l’homme, à tous les niveaux, la même responsabilisation et les mêmes droits et devoirs sont des armes contre l’excision et la polygamie, armes que la femme n’hésitera pas à utiliser pour se libérer elle-même et non par quelqu’un d’autre.

MB – Il y avait du bon dans les traditions africaines, c’est vrai ! Par exemple le ou la palabre traduit certainement l’exigence constante du consensus. Néanmoins n’est-il pas vrai que, dans leur ensemble, les traditions africaines, ou ce qui reste, sont foncièrement rétrogrades ?
La logique du processus révolutionnaire n’est-elle pas de déboucher sur une révolution culturelle ?

TS – Dans la mesure où la révolution sociale est la transformation radicale de la société à tous les niveaux, tout processus révolutionnaire ne peut que déboucher sur une révolution culturelle. Car la culture fait corps avec la société en ce sens qu’il n’y a pas de société humaine sans culture et de culture sans correspondance avec une société.

MB – Un exemple : la vénération de l’âge. Cette valeur n’est-elle pas de celles qui se prêtent le plus aisément à la manipulation du néocolonialisme ? Ainsi la presse française oppose régulièrement l’âge d’Houphouët-Boigny aux jeunes générations ivoiriennes qui veulent demander des comptes à leur président.

TS – La vénération de l’âge est un aspect de la culture africaine. Personne ne peut le nier dans la mesure où, dans nos sociétés, la gérontocratie est apparue comme le système de pouvoir qui a toujours été adopté et appliqué. Il est normal que le néocolonialisme utilise nos propres systèmes, notre vision du monde, pour manipuler à son profit. L’image du vieux, symbole de la sagesse, de l’expérience, du mérite est encore bien acceptée en Afrique face à l’image du jeune, symbole de l’inexpérience, de l’incertitude, de la rupture avec la normalité. [Ce] sont des aspects de nos traditions que connaît bien le néocolonialisme, qui entend les exploiter pour manipuler l’opinion africaine. C’est dans ce sens que la presse française et occidentale coupe court aux débats entre générations africaines, pour masquer les contradictions aiguës de classes au sein de certaines sociétés africaines, croyant briser l’élan des jeunes, qui veulent en finir avec un passé moisissant, qui paralyse de jour en jour leur pays.

MB – Concernant la coopération. Peut-on justifier le maintien de relations privilégiées avec la puissance qui nous a colonisés ? Sinon, pourquoi continuez-vous à participer aux conférences au sommet des chefs d’État francophones, qui sont si mal perçus par la jeunesse scolarisée africaine ?

TS – Comme, du point de vue dialectique, toute chose ou toute action s’explique, les relations avec tel ou tel pays, fût-il une puissance colonisatrice, ont une explication, ne serait-ce que, s’agissant de la puissance colonisatrice, de par l’histoire. Tout se situe là, au-delà des divergences idéologiques qui peuvent surgir. Et il y a les relations d’État à État. Lutter pour son indépendance face au colonialisme ne veut pas dire que l’on se prépare, une fois celle-ci obtenue, à quitter la terre pour aller s’isoler quelque part dans le cosmos.
Quant aux conférences au sommet des chefs d’État francophones, ils servent, chaque fois que nous avons l’occasion d’y prendre part, de tribune, de tremplin pour notre révolution, pour la faire connaître, de dire ouvertement ce qu’elle pense de ces conférences ou instances politiques. Y participer pour dénoncer ce qui ne va pas dans l’intérêt des peuples africains est une stratégie beaucoup plus payante que les sarcasmes envoyés de l’extérieur. C’est de la sorte que nous percevons les choses dans le cadre de notre processus révolutionnaire.[5]

MB – Sur le plan de la domination de nos peuples, la gauche française au pouvoir a-t-elle eu une pratique différente de celle de la droite ? Pouvez-vous confier à la revue Peuples Noirs Peuples Africains au moins une part de votre expérience personnelle ? Par exemple comment Guy Penne a-t-il été l’instigateur d’un coup de force contre vous ?

TS – Par rapport aux attentes des peuples africains, de façon générale la gauche française a déçu bien des gens, surtout au niveau de la jeunesse africaine. Depuis les indépendances, de 1960 à 1981, nous n’avions connu que la droite. Avec mai 1981, une nouvelle expérience pleine de promesses pour les Africains se présentait. La simple comparaison était déjà quelque chose. Très tôt, tout le monde s’est rendu compte que fondamentalement les choses n’avaient pas bougé. Bref ce fut blanc bonnet et bonnet blanc. Mon expérience personnelle, qui est aussi l’expérience des peuples africains, est que la démarche pour défendre les intérêts français dans les ex-colonies (Tchad, Centrafrique) et colonies (Kanaki, Comores…) rappelle étrangement les principes d’action foccartiens.
Le coup de Guy Penne a été suffisamment dénoncé et porté à la connaissance de l’opinion internationale pour que je me permette de revenir là-dessus.

MB – Concernant la zone franc : La justification la plus courante du maintien de nos pays dans la zone franc, c’est la convertibilité du franc CFA, mais est-ce un avantage pour les pauvres, c’est-à-dire les 9/10èmes de notre société ? En quoi le paysan africain, dans son village, a-t-il besoin d’une monnaie convertible ?
Bref, le franc CFA n’est-il pas une arme de domination des Africains ?
Le Burkina révolutionnaire envisage-t-il de continuer à traîner ce boulet ?

TS – Que la monnaie soit convertible ou inconvertible n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé à son corps défendant dans un système économique contre lequel il est impuissant. Il faut, je pense, l’organiser pour qu’il se protège contre les méfaits d’un tel système. C’est là que se situe le problème, dans la mesure où la monnaie n’est pas isolée de tout système économique. Dans ce cadre je dirai que le franc CFA, lié au système monétaire français est une arme de la domination française. L’économie française et, partant, la bourgeoisie capitaliste marchande française bâtit sa fortune sur le dos de nos peuples par le biais de cette liaison, de ce monopole monétaire. C’est pourquoi le Burkina se bat pour mettre fin à cette situation à travers la lutte de notre peuple pour l’édification d’une économie autosuffisante, indépendante. Cela durera combien de temps encore, je ne puis le dire.

MB – Concernant l’assistance technique : personnellement j’ai toujours considéré que c’était d’abord une question de délai. Dans quel délai pensez-vous que le Burkina Faso se passera de toute assistance technique non africaine ?
Avez-vous une stratégie de recrutement d’assistants techniques africains ? Laquelle ?

TS – C’est bien difficile à déterminer car c’est un domaine assez complexe, où d’énormes moyens financiers et techniques sont nécessaires. Mais le délai le plus court possible serait le mieux. Il n’y a pas de meilleure stratégie que le renforcement de la coopération Sud-Sud en matière d’assistance technique. Tous ceux qui voudraient discuter avec nous de leur assistance au Burkina seront les bienvenus. La terre du Burkina est une terre libre de fraternité et d’amitié entre les peuples. Les Burkinabés sont donc prêts à accueillir qui que ce soit désireux de venir travailler avec eux pour bâtir la société ouvelle. C’est notre stratégie pour le moment.

MB – Concernant la Ligue des États Noirs, Dont M. Mobutu Sese Seko s’est fait l’apôtre : pensez-vous qu’il faille prendre une telle initiative au sérieux ? Surtout venant de gens qui n’ont cessé de saboter l’OUA ?

TS – Le camarade Président Sankara a donné son point de vue sur cette affaire de Ligue des États Noirs. Une ligue des États noirs pour quel but, pour défendre quels intérêts ? Ou c’est une mode, parce qu’il existe ailleurs quelque chose de semblable. Je ne vois pas la nécessité d’une telle chose, ‘embrouiller une fois de plus les consciences des Africains. L’OUA est encore une réalité. Pourquoi ne pas chercher à renforcer et à revigorer une telle organisation panafricaine, beaucoup plus significative, que de se lancer, par pur snobisme ou sur commande, dans la création de structures politiques, qui ne seront en fait que des caisses de résonance de l’impérialisme international. J’avoue que je ne vois pas certains chefs d’État visiblement frappés d’illogisme.

MB – Concernant le panafricanisme : On n’en parle plus aujourd’hui, ou si peu. La jeunesse africaine, pour laquelle le panafricanisme fut une mystique, un élan d’espérance, un ressort extraordinaire, est donc aujourd’hui profondément frustrée.
Pensez-vous reprendre le flambeau de N’Krumah ?
Comment ? Par les rapprochements régionaux peut-être ?

TS – En effet le panafricanisme, dans sa conception pure, a été un grand espoir pour, non seulement les Africains, mais pour les Noirs de la diaspora. Ce phénomène politique a fait couler et fait couler encore, dans bien des milieux, beaucoup d’encre. Je ne m’étendrai pas dessus. Mais je pense que c’est un problème, une question très sérieuse pour les Africains, s’ils veulent véritablement s’affranchir de toute domination étrangère. Tout le monde constate aujourd’hui avec amertume, face aux méfaits et autres exactions de l’impérialisme en Afrique, que N’krumah avait très bien raison d’aller de tous ses vœux à l’unité du continent. Néanmoins l’idée demeure et il nous appartient, il appartient aux patriotes africains, de lutter partout et toujours pour sa concrétisation. Il appartient à tous les peuples panafricanistes de reprendre le flambeau de N’Krumah pour donner espoir à l’Afrique.

MB – Concernant la langue française et la francophonie. Personnellement je considère que ce sont là deux problèmes différents : la position de la langue française est un fait qui trouve son origine dans l’histoire.
La francophonie est une stratégie de contrôle de notre créativité et même de notre devenir. Acceptez-vous cette distinction ?
a)       Envisagez-vous une substitution des langues nationales du Burkina au français, dans son rôle actuel de langue officielle ? Ou bien pensez-vous que le français doit demeurer (longtemps encore ? définitivement ?) dans ce rôle ?
b)       La francophonie est théoriquement la mise en commun d’institutions culturelles (cinéma, édition, télévision, diffusion presse, etc.) qui sont contrôlées par la France mais auxquelles nous n’accédons que parcimonieusement. Ne pensez-vous pas qu’il est urgent que nous créions nos propres institutions, notre propre appareil culturel ?
Exemple : j’ai appris que le Burkina avait créé un prix du roman. Malheureusement le montent de ce prix n’est que de 150 000 francs CFA.
Ne pensez-vous pas que c’est trop peu pour motiver les auteurs de talent ?
Si je pouvais me permettre un conseil, je dirais qu’un montant de deux millions de francs CFA ne serait pas excessif pour récompenser le gagnant (l’expérience a montré que la solution d’un seul gagnant est de loin la meilleure).

TS – Je suis parfaitement d’accord avec vous quant à cette distinction. Le fait historique est là et la stratégie néocolonialiste aussi est là. La francophonie n’est rien d’autre. Malheureusement ce sont plutôt des “Africains” qui la défendent plus que les Français eux-mêmes. C’est le paradoxe, mais un paradoxe qui s’explique parfaitement par l’acculturation et l’aliénation culturelle parfaite de ces Africains-là.
Au niveau du Burkina, nous sommes en train de procéder à une réforme totale de l’éducation, où le problème des langues nationales et de la langue française est au centre des débats. La question n’est pas encore tranchée, mais les choses semblent évoluer vers l’utilisation de la langue française comme langue d’unification de nos multiples nationalités ; et cela du point de vue de l’efficacité et de la meilleure solution du problème qui se pose à nous. Cela ne voudra pas dire que nos langues nationales seront rejetées, loin de là.
La langue en général, étant au-dessus des classes, il nous appartiendra, en tant que révolutionnaires, de savoir mettre la langue française au service de la défense de nos intérêts de classe. C’est dans ce cadre que nous sommes appelés à créer nos propres institutions, pour un appareil culturel au service de notre peuple, sinon notre lutte ne pourra aboutir, compte tenu de l’influence nocive qu’entraîne l’invasion culturelle dont nous sommes l’objet du côté français essentiellement. La Révolution, dans notre contexte actuel, est avant tout la libération mentale. Et nous devons le faire au plus tôt pour toute victoire.
Á propos du roman, je pense que vous voulez parler du concours Sidwaya du meilleur roman. C’est vrai le montant du prix est dérisoire mais il faut prendre en compte ici l’aspect moral et surtout la volonté politique de rompre avec les habitudes, pour ne pas dire la servitude. Ce sont toujopurs les pays impérialistes qui organisent ce genre de concours, pour inviter ensuite les Africains à y participer pour les enfermer dans leur prisme culturel. Ce concours est une rupture, pour montrer que les Africains sont aussi capables d’organiser de telles choses pour exposer leur vision du monde au reste du monde.
Je pense que le prix littéraire de l’Afrique Noire attribué en France ne dépasse pas 100 000 francs CFA. Mais beaucoup d’Africains se battent pour y prendre part. Ils pourront le faire pour le prix du meilleur roman de Sidwaya, qui est à ses débuts. Quand nos moyens nous le permettront, le prix pourra évoluer vers les deux millions dont vous parlez.

MB – Concernant l’urbanisation sauvage : J’ai observé deux villes africaines, Alger et Brazzaville. Surtout Alger. Á peine loge-t-on les habitants d’un bidonville dans un HLM qu’ils sont aussitôt remplacés par les bataillons de l’exode rural. Les dirigeants livrent ainsi une course désespérée à ce développement délirant de la capitale. Á la limite, les capitales africaines vont bientôt absorber tous les budgets nationaux.
a)       En êtes-vous déjà là avec Ouagadougou ?
b)       Sans adopter l’attitude extrême d’un Pol Pot, ne pensez-vous pas qu’il faut en finir avec cet héritage qui hypothèque notre développement ? La ville coloniale a été créée pour le colonisateur, non pour l’Africain.

TS – Comparativement Ouagadougou n’est pas aussi peuplé que Brazzaville et Alger. Mais ce phénomène se constate. Nous lui trouvons une solution par une vigoureuse politique de lotissement à grande échelle. Tous les bidonvilles sont cassés pour y reconstruire des logements décents. Ainsi la cité An II, la cité An III, les logements SOGOGIB, les cités du 4 août, les lotissements populaires sont des réponses à cette question.
Dans cette perspective nous tentons de réduire au maximum la différence entre la ville et la campagne en développant en campagne toutes les infrastructures pour rendre agréable la vie en campagne et freiner de la sorte l’exode rural. Ainsi des centres socioculturels, des centres populaires de loisirs, des salles de cinéma, des dancings et des orchestres modernes ont été implantés en campagne. Il y a des héritages coloniaux que nous ne pouvons que prendre en compte, tout en prenant le soin d’éliminer leurs méfaits. C’est le cas de la ville.

MB – Et maintenant le registre personnel et pittoresque, qui passionne malheureusement les foules !
Êtes-vous marxiste ? Depuis quand ? Á la suite de quelle évolution ?
On vous accuse (bassement, c’est vrai, et vous pouvez légitimement objecter que cela ne mérite pas une réponse) de pratiquer une politique inspirée d’un sentiment de vengeance personnelle et non pas fondée sur un choix idéologique. C’est peut-être le moment de vous expliquer.

TS – Je suis pour le moment anti-impérialiste. Il en est de même pour le camarade Président. Nous pensons que cela relève d’une idéologie bien précise. C’est déjà suffisant pour nous, pour être utile à notre peuple, surtout lorsque ce peuple ne s’embarrasse pas d’étiqueter ses dirigeants mais les juge surtout à la tâche révolutionnaire. On verra plus tard…

MB – Á propos du parti unique. Ne croyez-vous pas que ce type d’organisation est discrédité et ne suffit plus à motiver les populations ? Plutôt que le parti unique, ne pensez-vous pas qu’un parti dominant, modèle Congrès indien, ferait mieux l’affaire ?

TS – Ce qui est discrédité c’est le parti unique bourgeois, parce que obéissant à une idéologie d’injustice, donnant le premier rôle à une minorité au détriment de la majorité.
Un parti unique démocratique, c’est-à-dire un parti du peuple, ne peut en aucun cas être discrédité, parce qu’au service d’un peuple, des intérêts de la majorité. C’est sur une telle base qu’il faut voir la question du parti unique, qui est aussi une vision des masses.
Si le Congrès indien sert d’exemple aujourd’hui, il est indéniable que c’est un parti unifié, bien que je ne le connaisse pas dans sa structuration, qui est au service du peuple indien.

MB – Est-ce que, selon vous, le socialisme est incompatible avec le pluralisme de l’information ?

TS – Je pense que le socialisme va de pair avec le pluralisme de l’information. Car le socialisme c’est le peuple au pouvoir avec un système économique qui permet à ce peuple de réaliser les objectifs de son bonheur. Or un peuple c’est à la fois l’unité dans la diversité de goût et de sensibilité. Informer c’est satisfaire aussi des goûts. Ce que s’emploient à faire beaucoup de pays socialistes, je crois.

MB – Sans le pluralisme, peut-on éviter le glissement vers les maux classiques de la bureaucratisation : incompétence, inefficacité, népotisme, irresponsabilité, etc., finalement stagnation donc désaffection des masses ?

TS – Je vous retourne votre question. Le pluralisme n’entraîne-t-il pas ces maux classiques ? Je pense que tout dépend des hommes et de leur compréhension des choses, de l’histoire. Pluralisme ou sans pluralisme, il faut mettre en place ce qui élimine l’injustice. C’est l’injustice sociale qui entraîne tous ces maux. Or l’injustice sociale tient à un système économique qu’il faut éliminer pour éliminer dans la rigueur nécessaire ces choses-là.

MB – La Révolution burkinabé envisage-t-elle d’abandonner un secteur ou plusieurs secteurs de l’économie nationale à l’initiative privée ? Ou bien croyez-vous que l’État peut tout faire ? D’avance merci !

TS – La révolution burkinabé considère l’initiative privée comme une dynamique qu’elle prend en compte dans l’étape actuelle de la lutte du peuple burkinabé. Le discours d’orientation politique du 9 octobre est clair là-dessus.
L’État ne peut pas s’engager dans une étatisation tous azimuts, même si le contrôle d’un certain nombre de secteurs vitaux de notre économie s’avère indispensable.


Au camarade Mongo Beti, 3/11/85

La patrie ou la mort, nous vaincrons !


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Notes Afrikara : Cette interview nous a été gracieusement transmise par Mme Odile Biyidi pour le compte de la Société des Amis de Mongo Beti, SAMBE. Il nous semble normal que nous diffusion ici, à la suite de ce document historique, des informations sur l’activité de cette société.


lundi 24 novembre 2014

Quand Amilcar Cabral appelait la proto-formoisie compradore au "suicide" sociologique (étudier la Révolution burkinabè du 30/10/14 et la période de révolisation ouverte depuis)


par Yanick Toutain
#RevActu
24/11/14

Après le désarroi des premiers jours, la nomination de Joséphine Ouedraogo ex-ministre de Thomas Sankara qui avait quitté son pays pour "rejoindre sa famille en Tunisie", .... a redonné de la vigueur et de la confiance à la proto-formoisie anti-égalitariste et anti-sankariste du Burkina Faso.
Critiquer Yacouba Isaac Zida est devenu pour ces droitiers un comportement scandaleux digne d'insultes.
Comme le fait de préconiser la REconstruction des CDR est l'objet de quolibets


REVACTU : SAMEDI 1 NOVEMBRE 2014 Lettre ouverte à Valère Somé : Appelez à la reformation de CDR (Comités de Défense de la Révolution) pour que le peuple burkinabé prenne le pouvoir
http://revolisationactu.blogspot.fr/…/lettre-ouverte-valere…















Il faut donc retourner lire les grands théoriciens de la Révolution Africaine, les précurseurs de cette Grande Révolution Africaine commencée le 30 octobre au Burkina Faso.
Ils sont des pistes vers la compréhension postmarxiste des évènements.
On voit les proto-formoisie compradore se rallier à l'innovoisie compradore des Smockey, à la formoisie compradore des Hervé Ouattara pour mettre en place un Zida.
L'avenir nous éclairera sur le rôle d'un mystérieux militaire "Bambara" surgi du néant pour embarquer tout ce petit monde dans les filets du numéro deux du RSP de Compaoré-Diendéré...



HOMMAGE A UN INTELLECTUEL REVOLUTIONNAIRE

 Demba Moussa Dembélé:  AMILCAR CABRAL, 40 ANS APRES



Sur le plan politique, Amilcar Cabral a apporté des contributions impérissables sur la nature du leadership, sur la construction du mouvement révolutionnaire, sur la résolution des contradictions en son sein et sur nombre d’autres questions liées à la lutte de Libération nationale. L’un des héritages politiques majeurs laissés par Cabral est sans doute son appel au « suicide » de l’intellectuel révolutionnaire : « la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe pour ressusciter comme travailleurs révolutionnaires complètement identifiés avec les aspirations profondes du peuple auquel ils appartiennent ». Voilà la voie à suivre : se « suicider » pour se débarrasser des tendances bourgeoises qui guettent en permanence la petite bourgeoisie et qui l’amènent à trahir la Révolution ou à la confisquer une fois qu’elle est devenue victorieuse. Cet appel au « suicide » de la petite bourgeoisie est un aspect capital de la pensée politique de Cabral. Car, pour lui, le « suicide » est la condition sine qua non de la fusion du leadership avec les masses, de sa capacité à respecter les principaux fondamentaux qui guident le mouvement de Libération
Cabral ne s’était pas contenté de théoriser sur le « suicide » de la petite bourgeoisie. Tout comme Eduardo Mondlane, qu’il admirait tant, il avait été capable de se « suicider » lui-même pour épouser complètement le point de vue et les aspirations des masses populaires. Il avait su se transformer pour s’identifier aux classes laborieuses et aux masses paysannes et se mettre à leur niveau. Cela explique, entre autres, l’immense respect dont il jouissait tant à l’intérieur de son pays qu’à l’extérieur et le succès de la Lutte de Libération qui, en moins d’une dizaine d’années, avait pu libérer les trois quarts du pays, en dépit de la férocité de la répression de l’Etat colonial portugais.
Hélas ! des intellectuels de la trempe de Cabral sont une espèce rare. C’est pourquoi l’appel au « suicide » de l’intellectuel africain a eu peu d’écho, comme le montre l’expérience de plus de 50 ans « d’indépendance ». 
EXTRAIT DE 
HOMMAGE A UN INTELLECTUEL REVOLUTIONNAIRE

AMILCAR CABRAL, 40 ANS APRES


Valère Somé, auteur du DOP, le grand muet depuis 2011 avait posé sur son blog de larges extraits du texte de Cabral.
En voici des morceaux choisis concernant la formoisie, son rôle parfois progressiste et souvent contre-révolutionnaire.
Certains avaient été déjà publié sur B-RevActu.
Les caractères rouges sont de Valère Somé.

 (dupliqué sur le blog de Valère Somé)
[Extrait de Amilcar Cabral.  Unité et lutte. — I. L’arme de la Théorie.
— François Maspero,Paris.  1980, pp.167-169 ]

« La présente édition est constituée par une sélection des textes publiés dans l’édition des revues d’Amilcar Cabral paru dans la collection « cahiers libres » en 1975, en deux volumes sous le titre Unité et lutte, volume I : L’arme de la théorie : volume II : La pratique des armes. »

La situation  coloniale qui n'admet pas le développement d'une pseudo-bourgeoisie autochtone et  dans  laquelle  les masses  populaires n'atteignent pas en  général  le degré  nécessaire de  conscience politique  avant le déchaînement du phénomène  de  libération nationale, offre à la petite  bourgeoisie  l'opportunité historique de diriger la lutte contre la domination  étrangère, pour être, de par sa situation objective et subjective (niveau de vie supérieur à celui des masses, contacts plus fréquents avec les  agents du colonialisme, et donc plus d'occasions d'être humiliés, degré d'instruction et de culture  politique plus  élevé,  etc.) la  couche qui  prend le plus  rapidement conscience du besoin de  se libérer de la domination étrangèreCette responsabilité historique  est assumée par le secteur  de la petite bourgeoisie que l'on peut, dans le  contexte colonial, appeler révolutionnaire, tandis que les autres secteurs  se maintiennent dans le doute caractéristique de ces classes ou s'allient au colonialisme, pour défendre — quoique  illusoirement — leur situation sociale.

 Dans ce cas, il est important de faire  remarquer que la mission  qui lui a été confiée exige de ce  secteur  de la  petite  bourgeoisie  une  plus  grande conscience révolutionnaire, la  capacité  d'interpréter fidèlement les  aspirations  des  masses  à  chaque phase  de  la lutte et de s'identifier de  plus en  plus avec elles.
    Mais, si grand que soit le degré  de  conscience révolutionnaire  du  secteur de  la petite bourgeoisie appelé à  remplir cette  fonction historique, elle ne  peut se libérer de cette réalité objective :  la petite bourgeoisie, comme  classe  des services  (c'est-à-dire  qui n'est pas  directement incluse dans le  processus de  production), ne  dispose pas de  bases économiques lui garantissant la prise du pouvoir. En effet, l'histoire  nous démontre  que, quel que soit le  rôle  —  parfois important — joué  par des individus issus de  la petite bourgeoisie  dans le  processus d'une  révolution, cette classe n'a jamais  été en possession du  pouvoir politique.  Et  elle  ne pouvait l'être, car  le pouvoir  politique (Etat) se fonde  sur la  capacité économique de la classe dirigeante et, dans les conditions de la  société coloniale et  néocoloniale,  cette capacité est  détenue  par ces deux  entités : le capital  impérialiste  et les classes laborieuses nationales.
   Pour maintenir le pouvoir que la libération nationale met entre ses mains, la petite bourgeoisie n'a qu'un seul chemin : laisser agir librement ses tendances naturelles d'embourgeoisement,  permettre le développement  d'une bourgeoisie  bureaucratique — et  d'intermédiaires  — du cycle des marchandises, pour se transformer en une  pseudo-bourgeoisie nationale, c'est-à-dire nier la révolution et se rallier nécessairement au capital impérialiste. Or tout cela correspond à la situation néocoloniale, c'est-à-dire à la trahison des objectifs de libération nationale.
     Pour ne pas trahir ces objectifs, la petite bourgeoisie n'a qu'un seul chemin: renforcer sa conscience [P.169] révolutionnaire, répudier les tentatives d'embourgeoisement et les sollicitations naturelles de sa mentalité de classe, s'identifier aux classes laborieuses, ne pas s'opposer au développement normal du processus de la révolution. Cela signifie que, pour remplir parfaitement le  rôle  qui lui revient  dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être  capable  de se  suicider  comme classepour ressusciter comme travailleur  révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartie
Cette  alternative — trahir  la Révolution ou se  suicider comme classe — constitue le choix de la petite bourgeoisie dans le cadre général de la lutte de libération nationale.
     Sa solution  positive, en faveur  de  la révolution,  dépend de ce que  récemment Fidel Castro a appelé correctement développement de la conscience révolutionnaire. Cette dépendance attire nécessairement notre attention  sur la capacité du dirigeant de la lutte de libération nationale à rester fidèle aux principes et à la cause fondamentale  de la lutte. Cela nous montre,  dans une certaine mesure, que  si la libération nationale est essentiellement un problème politique, les conditions du  développement lui prêtent certaines caractéristiques qui appartiennent au domaine moral.




LIRE AUSSI

Ethiopiques numéro 5 revue socialiste de culture négro-africaine
janvier 1976

Auteur : Alain Bockel
« Personne n’a encore réalisé une révolution victorieuse sans théorie révolutionnaire »
Amilcar Cabral « L’arme de la théorie »

Les bases marxistes de l’analyse de Cabral

Elles sont indiscutables, même s’il ne s’en explique pas ; la lecture de ses écrits témoigne en effet d’une conception matérialiste, d’ailleurs très cohérente, de l’analyse sociale sous ses différents aspects.
Le matérialisme sociologique d’une part : l’explication fondamentale d’une société donnée doit être cherchée dans le mode de production, c’est par là qu’il faut en entreprendre l’analyse, tout découle des structures économiques et sociales - on en verra de nombreuses illustrations dans les lignes qui suivent. Mais, et l’intéressante analyse des problèmes culturels que l’on exposera plus loin le montre bien, ce n’est pas un matérialisme mécaniste, aussi rigide et figé que celui auquel ont pu se référer maints doctrinaires marxistes, qu’exprime Cabral.
Certes, affirme-t-il, la réalité matérielle est prédominante (« comme l’histoire... la culture a pour base matérielle le niveau des forces productives et le mode de production  ») ; mais il insistera avec force sur l’influence inverse de la culture sur le développement historique (« la culture détermine en même temps l’histoire, par l’influence positive ou négative qu’elle exerce sur l’évolution des rapports entre l’homme et son milieu  »).

Le matérialisme historique

Mais c’est surtout sur le matérialisme historique que le leader guinéen s’expliquera davantage, en tentant de situer la Guinée. Certes son exposé [2] consiste d’abord en un rappel des principales têtes de chapitre de l’enseignement de Marx. Cabral, en effet, accepte comme un postulat établi « sur des bases scientifiques » que l’histoire ait un sens, et qu’elle doive nécessairement, « inéluctablement », conduire à une société sans classe et sans Etat ; que le mouvement historique réside dans l’évolution des forces productrices, provoquant à certaines époques une contradiction avec les rapports de production que seule une mutation révolutionnaire peut résoudre. Mais déjà apparaît la réflexion personnelle lorsqu’il brosse en quelques phrases une esquisse de l’évolution historique générale :« l’histoire d’un groupe humain ou de l’humanité se développe au moins en trois phases :
- « la société communautaire agricole et d’élevage »
, qui correspond à un bas niveau des forces productives, sans appropriation privée des moyens de production, donc sans classes et sans Etat ;
« l’élevation du niveau des forces productives », qui conduit à l’appropriation privée des moyens de production, et par là une seconde phase, caractérisée par l’apparition d’une lutte de classes et d’un Etat ; Cabral y englobe « les sociétés agraires féodales et agro-industrielles bourgeoises » ; enfin,
« un niveau supérieur des forces productives », qui va permettre l’instauration des sociétés socialistes ou communistes où l’Etat disparaît, et « des forces nouvelles et ignorées dans le processus historique de l’ensemble socio-économique se déchaînent alors ».
L’on constate que les cinq stades classiques sont réduits à trois, la société communautaire, la société étatique, la société communiste par élimination de la société esclavagiste et fusion des sociétés féodale et bourgeoise. Il aurait été intéressant d’avoir davantage de précisions sur cette dernière formation économico-sociale, que Cabral a certainement dégagée en rapport avec la situation des sociétés africaines actuelles ; en effet, pour lui, la société guinéenne se caractérise par la coexistence des deux premières phases. Mais il ne s’y arrête pas. En revanche, certains aspects de la conception marxiste de l’histoire l’inquiètent davantage, et l’amènent à s’interroger et à préciser.
C’est d’abord la définition du « moteur de l’histoire », la lutte des classes selon Marx, qui ne le satisfait pas entièrement. Car, reconnaît-il, certains groupes humains ne sont pas divisés en classes, du fait du développement insuffisant des forces productives, c’est le cas par exemple des Balante de Guinée, dont la société est encore largement communautaire. Est-ce à dire, dès lors, que ces peuples n’aient pas d’histoire ? Qu’avant d’être atteints par la colonisation, ils vivaient sans histoire ? Et, d’une façon curieusement naïve, Cabral déclare « refuser de l’admettre » ; et par suite si ces peuples ont vraiment eu une histoire sans connaître la lutte des classes, c’est que le moteur de l’histoire se situe ailleurs. Et Cabral de proposer un correctif au matérialisme historique en suggérant que le véritable facteur de l’évolution historique se situe dans le mode de production et plus exactement dans le niveau et le progrès des forces productives. Ainsi rassuré, il peut conclure sur ce point :«  nous constatons que l’existence de l’histoire avant la lutte des classes est garantie, et évitons par là, à quelques groupements humains de nos pays (...) la triste condition de peuples sans histoire ». Marx n’avait jamais dit autre chose...

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Le problème de la classe révolutionnaire

A ce problème, auquel Cabral propose donc une solution originale, est lié un second : qui dirigera le combat ? Quelle est la classe capable de mener une lutte véritablement révolutionnaire ? Là aussi, Cabral sera fidèle à sa ligne directrice, déjà citée : la lutte doit avoir comme base fondamentale la connaissance de la réalité. Cela l’amènera à proposer et pratiquer des méthodes originales.
L’on se souvient des démêlés de Mao Tsé-Tung avec son propre parti et avec le Komintern à ce sujet, aussi bien en ce qui concerne l’alliance avec la bourgeoisie (le problème du Kuomin-tang), que le caractère révolutionnaire de la paysannerie et le rôle dominant du prolétariat. Les positions ont souvent varié, tant il était difficile à cette époque d’adapter la théorie à la réalité ; et Mao-Tsé-Tung, en fait, contrairement à ce que préconisait Staline, misait sur le caractère révolutionnaire de la paysannerie pour réussir dans son entreprise. Des révolutionnaires d’Amérique Latine comme le « Che » Guevara n’agiront pas autrement. Frantz Fanon lui-même affirmait que la paysannerie est une classe révolutionnaire, c’est-à-dire capable par elle-même à la fois de prendre conscience de la nécessité de la lutte et de mener le combat.
Solution séduisante pour l’Afrique noire, où en l’absence d’une véritable classe ouvrière (« elle n’est qu’un embryon en voie de développement » écrit Cabral) la paysannerie constitue l’essentiel de la population. D’où l’interrogation : « La question de savoir si la paysannerie représente oui ou non la principale force révolutionnaire est d’une importance capitale » . [6] Pour y répondre, il se livre, à plusieurs reprises à une analyse sociale de toutes les couches de la population, appuyée sur une expérience des contacts acquis. Et cela l’amène à conclure que, si la paysannerie est la classe sans doute la plus exploitée, bien que ce soit elle qui fasse vivre le pays par son travail, donc la plus intéressée objectivement par la lutte, ce n’est pas la classe la plus importante historiquement : elle n’est pas révolutionnaire. « Nous savons... d’expérience combien il nous a coûté de l’inciter à la lutte (...). En Guinée, à part certaines zones et certains groupes qui nous ont fait, dès le début, un accueil favorable, nous avons dû, au contraire des communistes chinois, conquérir leur appui à la suite d’ efforts tenaces » . [7]
En vérité, affirmera Cabral, c’est ailleurs qu’il faut chercher : la classe principale, du point de vue historique, est constituée par les salariés, ou d’une façon plus large, par la petite bourgeoisie africaine ( employés de commerce ou des administrations surtout). C’est cette classe, ou cette couche sociale (Cabral emploie tantôt une formule, tantôt l’autre) qui présente le double caractère d’être apte techniquement à utiliser les instruments de l’Etat, à diriger l’appareil, et d’être capable de conscience révolutionnaire car c’est elle qui, par sa situation et ses rapports avec la domination coloniale, prend conscience le plus rapidement du besoin de se libérer ; et d’ailleurs pratiquement, « s’il n’y avait pas tout ce monde des villes - menuisiers, mécaniciens, chauffeurs, travailleurs des bateaux, des transports qui ont été les premiers à faire grève, ingénieurs ou employés qui ont abandonné les Portugais pour s’adonner au travail militant - comment se présenterait la lutte ? Y aurait-il une lutte armé ? » (Idem p. 157).
C’est donc dans cette couche sociale de la petite bourgeoisie que se recruteront les cadres et les militants de la révolution. Certes, ce n’est pas sans danger ; « n’étant pas directement incluse dans le processus de production, la petite bourgeoisie ne dispose pas de bases économiques lui garantissant la prise du pouvoir » ; elle ne peut être classe dirigeante par elle-même, au sens marxiste du terme, et n’a de choix, « pour maintenir le pouvoir que la libération nationale met entre ses mains  », que dans l’alternative suivante : « Laisser agir librement ses tendances naturelles d’embourgeoisement... et nier la révolution en se ralliant nécessairement au capital impérialiste », ou « renforcer sa conscience révolutionnaire, ...s’identifier aux classes laborieuses. Cela signifie que, pour remplir parfaitement le rôle qui lui revient dans la lutte de libération nationale, la petite bourgeoisie révolutionnaire doit être capable de se suicider comme classe, pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifiée avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient » . [8]
C’est donc une lutte, reposant principalement sur la paysannerie appuyée par les salariés des villes, mais dirigée par la petite bourgeoisie, que préconise Amilcar Cabral, tout en restant parfaitement conscient des problèmes qui se poseront après la victoire (« le suicide d’une classe n’est jamais chose facile, l’expérience le prouve »). Loin du romantisme révolutionnaire, comme du dogmatisme, il s’est efforcé, compte tenu de l’expérience, de définir ainsi les bases sociales de son combat, dans des formes qui ne sont pas parfois sans rappeler certaines pages classiques du marxisme - léninisme (sur le rôle des intellectuels, par exemple). Restent à établir les modalités de ce combat.

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La démocratie révolutionnaire

Là aussi, la rupture avec la structure antérieure est complète ; l’appareil politico-administratif colonial doit être détruit (et non simplement adapté aux circonstances nouvelles), et remplacé par des structures entièrement nouvelles, dans leur organisation comme dans leur esprit ; l’engagement de ne plus reconstituer de ministères à Bissau même en est un peu le symbole. Et comme tout mouvement révolutionnaire de libération nationale triomphant, c’est une démocratie militante et populaire qui doit être mise en place. Là, l’on dispose de documents beaucoup plus précis, car, comme l’on sait, les structures du nouvel Etat ont été définies dès 1971, et mises en place en 1972. L’on peut considérer, bien que l’état de guerre imposât alors des sujétions importantes, qu’elles exprimaient assez bien les idées d’Amilcar Cabral en la matière.
Il s’agit d’une démocratie militante, rompant avec les principes de la démocratie libérale à l’occidentale (mais quelle nation nouvellement indépendante les a repris ?) Encadrée par le « parti d’avant-garde », elle doit être animée d’un esprit nouveau sur lequel insiste beaucoup Cabral ; esprit prométhéen certes, car il s’agit de créer un monde nouveau, esprit militant surtout où les valeurs morales sont exaltées (vérité, dévouement, sacrifice, abnégation, respect du peuple, etc. [23].
Une « démocratie paysanne »
C’est aussi une démocratie populaire, où l’assise est essentielle. Il faut construire d’en bas, dans la campagne, afin d’obtenir une structure solide et profondément enracinée. Très tôt, le projet avait été élaboré d’édifier une nouvelle administration très décentralisée. Ainsi, disait Cabral, « d’une façon générale, nous pensons que toutes les décisions concernant les structure de cette administration nouvelle doivent être prises en fonction des besoins et de la situation de la masse paysanne qui forme la plus grande partie de notre peuple. Aussi il ne devra plus y avoir ces chaînes de commandement datant de la période coloniale : les gouverneurs de province et autres. Nous ne voulons copier aucune structure de ce genre. Surtout, nous voulons décentraliser autant qu’il sera possible »  [24].
L’auto-administration des collectivités de base en est un atout important, si l’on veut éviter la contrainte et obtenir la participation. D’où ce réseau semé de comités de villages qui s’est étendu progressivement dans les zones libérées, dont les responsables étaient de plus en plus élus, et que l’on encourageait à développer les initiatives, prendre des responsabilités accrues dans tous les domaines. C’est l’aspect « démocratie paysanne » qui a frappé certains observateurs d’ailleurs, on se rend compte de plus en plus, actuellement, que c est là le secret de l’adhésion populaire dans les pays en voie de développement, et surtout en Afrique noire (comme le prouvait déjà l’expérience tanzanienne, comme s’y engagent de nombreux Etats, Guinée-Conakry, Madagascar, Sénégal etc.). Cabral a voulu commencer par là mais il est certain que l’extension de cette structure aux zones toujours occupées par les troupes portugaises, et surtout sa transposition dans les villes, posent beaucoup de problèmes actuellement.
A partir de là, l’édifice s’est élevé, comprenant notamment les consuls généraux , et coiffé d’un système de gouvernement du type « conventionnel », cher à tous les révolutionnaires. Ainsi les membres de l’Assemblée Nationale populaire, dont émaneront les organes exécutifs nationaux, sont désignés par les conseillers régionaux élus au suffrage universel secret. Le détail de ces structures est exposé dans l’ouvrage de Cabral (La pratique révolutionnaire, chap. 5, l’Etat de Guinée-Bissau, suivi d’une annexe signée Amilcar Cabral présentant les détails de l’organisation électorale), et il est intéressant d’en souligner quelques traits.

Le système électoral de 1972 et l’assemblée nationale populaire

En effet, le système électoral est conçu pour permettre la désignation des éléments les plus précieux pour l’édification de l’Etat, mais aussi pour assurer un réel contrôle de la base populaire : entreprise difficile si l’on songe qu’en 1972 la guerre faisait encore rage, mais que Cabral a voulu tenter pour donner une base solide à l’Etat qui devait être proclamé unilatéralement en Septembre 1973. Dès lors, l’on comprend que des conditions soient posées pour être électeur (tout citoyen guinéen âgé de 17 ans au moins, à l’exception des « collaborateurs » et des mauvais citoyens) ou éligible (être âgé de 18 ans au moins, avoir une activité précise et surtout être engagé à la fois dans la « cause », dans la lutte et dans la production). La première phase du processus électoral destinée à désigner les conseils régionaux fait participer directement la base, qui doit choisir les candidats des différentes circonscriptions (23 circonscriptions de 6 à 18 représentants dans les zones libérées et les fronts, 5 circonscriptions dans les zones occupées dont les représentants seront provisoirement désignés) ; les listes uniques de candidats doivent être approuvées dans le cadre de réunions publiques ou de comités de bases du parti. Après quoi, les électeurs sont invités à approuver ou rejeter les listes (sur plus de 87.000 inscrits, 91 % approuvèrent). Cette première phase, précédée d’une vaste campagne d’explication, dura environ huit mois.
Puis les 273 conseillers régionaux désignèrent en leur sein les représentants à l’Assemblée Nationale populaire (à l’exception des régions occupées), répartis là encore entre les différentes circonscriptions. Les candidats sont choisis après délibération au sein des conseils, étant précisé que 2/3 d’entre eux doivent être issus des masses populaires [25], et 1/3 seulement des cadres militants du parti ; l’élection se fait à main levée. Au total, un système, qu’il convient de comprendre dans le contexte où il a fonctionné, intéressant surtout parce qu’il s’agissait de la première consultation électorale populaire.
Et c’est l’assemblée ainsi élue qui devait, selon un des derniers messages d’Amilcar Cabral prononcé le 1er janvier 1973 [26], accomplir « la première mission historique qui lui incombe : la proclamation de notre Etat, la création d’un exécutif pour cet Etat, et la promulgation d’une loi fondamentale - la première constitution de notre histoire - laquelle sera la base de l’existence active de notre nation africaine ». C’est donc une assemblée souveraine représentant la nation guinéenne, qui reçoit les pouvoirs constituant et législatif, et doit être l’organe le plus élevé de l’Etat. Et c’est elle qui réalisera le coup de maître imaginé par Cabral, qui a tant démoralisé les troupes portugaises paraît-il : la proclamation, le 24 Septembre 1973, de l’Etat de Guinée-Bissau, Etat « qui a une partie de son territoire national occupé par les forces armées étrangères » [27].
Au total, ce que propose Amilcar Cabral, c’est l’instauration d’un système propre à la Guinée, et non pas un modèle recopié. Ses bases d’analyse sont évidemment marxistes, ses méthodes d’action également inspirées d’une praxis marxiste-léniniste, mais le but est national et autonome, conçu pour être adapté au contexte guinéen. Il ne s’agit pas de s’engager vers un « socialisme africain » selon l’expression généralement admise, qui se singularise par une spécificité résultant des constantes propres à la société africaine ; cette expression n’apparaît nulle part dans les écrits de Cabral, ni les préoccupations qui la sous-tendent, pas plus d’ailleurs que le qualificatif de marxiste ou communiste. Car Cabral, semble-t-il, ne cherche pas tant à qualifier qu’à édifier à partir d’une matière première qu’il connaît parfaitement et dans une perspective qu’il a lui même dégagée en utilisant les conceptions marxistes.
Certes, il savait que la tâche serait rude, les obstacles extérieurs (le néocolonialisme en progrès) et intérieurs (les structures socio-économiques existantes) puissants, et l’on peut se demander si la « démocratie paysanne » et l’autarcie économique ne risquent pas de perdre quelques couleurs après l’indépendance. Mais, et c’est là l’un des traits qui frappent le plus à la lecture de ses textes, Cabral était foncièrement optimiste, ou plutôt confiant dans l’avenir de son pays, de cette confiance qui résulte d’une activité militante intense. Et les événements considérables qui se sont rapidement succédés après sa mort paraissent, jusqu’à présent, ne l’avoir en aucun point démenti.