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jeudi 28 août 2014

Mai 1968 : les délégués révocables étaient le seul pouvoir légitime L'humanocratie en construction ne s'est pas étendue à toute l'Europe ni l'Afrique

"un Comité d’occupation
 de 15 membres,
révocables
chaque jour par elle."

Un texte absolument passionnant !
Pour tous les activistes luttant pour l'humanocratie, un tel texte est une pépite d'or

Ce fut la seule activité dont le Comité d’occupation se trouva capable pendant la plus grande partie de la journée, encore en était-on redevable à Riesel. En effet, dès la première réunion du Comité, était apparu un stupéfiant contraste entre la fonction qu’il assumait en principe par délégation expresse de l’assemblée générale, et les conditions réelles qui lui étaient faites. Le Comité d’occupation était composé de quinze membres élus et révocables chaque jour par l’assemblée générale, responsables devant elle seule, et chargés d’organiser et maintenir l’occupation de la Sorbonne.
Tous les services improvisés, ou qui devraient être mis en place, pour le fonctionnement et la défense du bâtiment et de ce qui s’y faisait, étaient placés sous son contrôle. Il s’agissait de rendre possible en permanence la discussion libre, et d’assurer et faciliter la continuation des activités en cours – ceci allant de la distribution des salles à l’organisation du ravitaillement ; de la diffusion démocratique, écrite et orale, des informations au maintien de la sécurité. La réalité était tout autre : des bureaucrates U.N.E.F. en faillite, le vieux tandem Kravetz et Peninou resurgi de l’oubli qui l’avait justement englouti, s’étaient glissés dans les couloirs qu’ils connaissaient bien pour s’installer dans quelque cave, d’où ils s’employaient à ressaisir tous les fils du pouvoir réel, à coordonner l’action de toutes sortes de techniciens bénévoles qui se trouvaient être de leurs amis. C’était le cas d’un «Comité de coordination», qui s’était élu lui-même. Le «Comité de liaison inter-facultés» travaillait pour son propre compte. Le service d’ordre, parfaitement autonome, n’obéissait qu’à son chef, brave garçon au demeurant, qui s’était désigné tout seul et entendait ne discuter qu’à partir de cette position de force. Le «Comité de presse», composé de jeunes ou de futurs journalistes, n’était pas à la disposition de la Sorbonne, mais de la presse française dans son ensemble. Quant à la sonorisation, elle était tout simplement tenue par des éléments de droite, mais spécialistes de la radio.
Dans ce contexte surprenant, le Comité d’occupation éprouvait même quelque difficulté à disposer d’une salle : chaque féodalité déjà installée avait des prétentions sur la totalité des locaux. Sans doute découragés, la plupart des membres disparurent pour s’introduire, en désespoir de cause, dans les différents comités subordonnés mais insoumis, parce qu’ils leur reconnaissaient le mérite d’exister. Il apparaissait à l’évidence que les manipulateurs cités plus haut avaient pensé éterniser leur pouvoir en plaçant dans une position décorative de simples potiches le seul comité élu 25. Les manipulateurs devaient être satisfaits du résultat de leurs manoeuvres pour la journée du 15 car, à l’assemblée générale qui se réunit le soir, ils proposèrent la reconduction en bloc, pour vingt-quatre heures, du fantomatique Comité d’occupation. Les huit membres du «Comité de coordination» furent aussi confirmés, comme simples auxiliaires du Comité d’occupation. Déjà fort des mécanismes pratiques qu’il avait en main, le Comité de coordination pensa achever sa prise du pouvoir en signifiant directement au Comité d’occupation qu’il n’existait plus. Presque tous les membres de ce dernier, qui venaient justement de réapparaître pour s’entendre réélire par l’assemblée générale, pour le coup se résignèrent à se disperser. Seuls deux membres du Comité d’occupation allèrent en appeler à la base, en dénonçant la manière scandaleuse dont le pouvoir de l’assemblée générale était bafoué. Riesel s’adressa, dans la cour, aux occupants, pour les ramener dans l’assemblée générale, afin qu’elle tranche entre les bureaucrates et ses délégués. Quelques minutes après, la tribune était envahie, et les bureaucrates sommés de s’expliquer publiquement. En butte à l’indignation générale, ils se rétractèrent honteusement. Ce qui restait du Comité d’occupation, appuyé par les éléments qui s’étaient tout de suite ralliés à lui, commença d’exister réellement.
25 Quelque temps après, Peninou consterné ne se gênait pas pour exhaler ses plaintes devant témoin : «On était tous d’accord, gémissait-il, pour qu’aucun groupe ne participe au Comité d’occupation. On avait l’accord de la F.E.R., de la J.C.R., des “Chinois”, etc. On avait oublié les situationnistes !»
Pendant la même journée du 15, les ouvriers de l’usine Renault de Cléon, en Seine-Maritime, se mettaient en grève et décidaient d’occuper leur usine, en y enfermant eux aussi les directeurs. Les usines Lockheed à Beauvais et Unulec à Orléans débrayèrent aussi. À la fin de la soirée, deux ou trois cents personnes se portèrent sur l’«Odéon-Théâtre de France» à l’heure de la sortie des spectateurs, et s’y installèrent comme occupants. Si le contenu de cette «libération» resta toujours limité – dominé par les gens et les problèmes de la culture – le fait même de s’emparer d’un bâtiment extérieur à tout alibi universitaire n’en signifiait pas moins un élargissement du mouvement : c’était une mise en scène bouffonne de la décomposition du pouvoir étatique. Dans la nuit qui suivit, les plus belles inscriptions de l’époque surgirent partout dans la Sorbonne.
Fenêtres de la salle Jules-Bonnot, côté rue de la Sorbonne
Au matin du 16 mai, l’occupation de Renault-Cléon fut connue, et une partie des travailleurs des «Nouvelles Messageries de la Presse parisienne» commencèrent, eux aussi, une grève sauvage, en essayant de bloquer la distribution des journaux. Le Comité d’occupation de la Sorbonne, qui siégeait dans la salle Jules Bonnot (anciennement Cavaillès) lança à 15 heures le communiqué suivant :
«Camarades, l’usine Sud-Aviation de Nantes étant occupée depuis deux jours par les ouvriers et les étudiants de cette ville ; le mouvement s’étendant aujourd’hui à plusieurs usines (N.M.P.P.-Paris, Renault-Cléon, etc.) le Comité d’occupation de la Sorbonne appelle à l’occupation immédiate de toutes les usines en France et à la formation de Conseils ouvriers. Camarades, diffusez et reproduisez au plus vite cet appel.»
L'appel à l'occupation des usines, fac-similé de l'original
Le Comité d’occupation, comme on l’a dit, se trouvait dépourvu de tout moyen matériel pour exercer la moindre activité. Pour diffuser son appel, il se mit donc en devoir de ressaisir ces moyens.
Il pouvait compter sur l’appui des Enragés, des situationnistes, et d’une quinzaine d’autres révolutionnaires. Des fenêtres de la salle Jules Bonnot, on demanda dans la cour, au moyen d’un mégaphone, des volontaires, qui se présentèrent nombreux. Ils recopièrent le texte qui n’était pas encore tiré, et allèrent le lire dans tous les amphithéâtres, et dans les autres facultés. Le tirage étant volontairement ralenti par les services du C.L.I.F., le Comité d’occupation dut réquisitionner des machines pour l’impression, et organisa son propre service de diffusion.
(...)
page 196

extrait de CONSEIL POUR LE MAINTIEN DES OCCUPATIONS Paris, le 19 mai 1968

Le seul pouvoir dans la Sorbonne était l’assemblée générale de ses occupants. À sa première séance, le 14 mai, elle avait élu, dans une certaine confusion, un Comité d’occupation de 15 membres, révocables chaque jour par elle. Un seul d’entre ces délégués, appartenant au groupe des Enragés de Nanterre et Paris, avait exposé un programme : défense de la démocratie directe dans la Sorbonne, et pouvoir absolu des conseils ouvriers comme but final. L’assemblée générale du lendemain reconduisit en bloc son Comité d’occupation, lequel n’avait jusqu’alors rien pu faire. En effet, tous les organismes techniques qui s’étaient installés dans la Sorbonne suivaient les directives d’un occulte Comité, dit «de coordination», composé d’organisateurs bénévoles et lourdement modérateurs, ne rendant de comptes à personne. Une heure après la reconduction du Comité d’occupation, un des «coordinateurs» essayait en privé de le déclarer dissous. Un appel direct à la base, fait dans la cour de la Sorbonne, entraînait un mouvement de protestation qui obligea le manipulateur à se rétracter. Le lendemain, jeudi 16, treize membres du Comité d’occupation ayant disparu, deux camarades seulement, dont le membre du groupe des Enragés, se trouvaient investis de la seule délégation de pouvoir consentie par l’assemblée générale, alors que la gravité de l’heure imposait des décisions immédiates : la démocratie était bafouée à tout moment dans la Sorbonne, et à l’extérieur les occupations d’usines s’étendaient. Le Comité d’occupation, regroupant autour de lui tout ce qu’il pouvait réunir d’occupants de la Sorbonne décidés à y maintenir la démocratie, lançait à quinze heures un appel à «l’occupation de toutes les usines en France et à la formation de conseils ouvriers». Pour obtenir la diffusion de cet appel, le Comité d’occupation dut en même temps rétablir le fonctionnement démocratique de la Sorbonne.
Il dut faire occuper, ou recréer parallèlement, tous les services qui étaient en principe sous son autorité : haut-parleur central, impression, liaison inter-facultés, service d’ordre. Il méprisa les criailleries des porte-parole de divers groupes politiques (J.C.R., maoïstes, etc.) en rappelant qu’il n’était responsable que devant l’assemblée générale. Il entendait rendre compte le soir même, mais la première marche sur Renault-Billancourt (dont on avait appris entre-temps l’occupation), unanimement décidée par les occupants de la Sorbonne, reporta la réunion de l’assemblée au lendemain, à quatorze heures. Dans la nuit, pendant que des milliers de camarades étaient à Billancourt, des inconnus improvisèrent une assemblée générale, qui se dispersa d’elle-même quand le Comité d’occupation, ayant appris son existence, lui eût envoyé deux délégués pour en rappeler le caractère illégitime. Le vendredi 17, à quatorze heures, l’assemblée régulière vit son estrade longuement occupée par un service d’ordre factice, appartenant à la F.E.R., et dut en outre s’interrompre pour la deuxième marche sur Billancourt, à dix-sept heures. Le soir même, à vingt et une heures, le Comité d’occupation put enfin rendre compte de ses activités. Il ne put en aucune manière obtenir que soit discuté et mis aux voix son rapport d’activité, et notamment son appel sur l’occupation des usines, que l’assemblée ne prit pas la responsabilité de désavouer, et pas davantage d’approuver. Devant une telle carence, le Comité d’occupation ne pouvait que se retirer. L’assemblée se montra tout aussi incapable de protester contre un nouvel envahissement de la tribune par les troupes de la F.E.R., dont le putsch semblait viser l’alliance provisoire des bureaucrates J.C.R. et U.N.E.F. Les partisans de la démocratie directe constataient, et ont fait savoir sur-le-champ, qu’ils n’avaient plus rien à faire à la Sorbonne. C’est au moment même où l’exemple de l’occupation commence à être suivi dans les usines qu’il s’effondre à la Sorbonne.
Ceci est d’autant plus grave que les ouvriers ont contre eux une bureaucratie infiniment plus solide que celle des amateurs étudiants ou gauchistes. En outre les bureaucrates gauchistes, faisant le jeu de la C.G.T. pour se faire reconnaître là une petite existence en marge, séparent abstraitement des ouvriers les étudiants qui «n’ont pas à leur donner de leçon». Mais en fait les étudiants ont déjà donné une leçon aux ouvriers : justement en occupant la Sorbonne, et en faisant exister un court moment une discussion réellement démocratique. Tous les bureaucrates nous disent démagogiquement que la classe ouvrière est majeure, pour cacher qu’elle est enchaînée, d’abord par eux (présentement, ou bien dans leurs espérances, selon le sigle). Ils opposent leur sérieux mensonger à «la fête» dans la Sorbonne, mais c’est précisément cette fête qui portait en elle le seul sérieux : la critique radicale des conditions dominantes. La lutte étudiante est maintenant dépassée. Plus encore dépassées sont toutes les directions bureaucratiques de rechange qui croient habile de feindre le respect pour les staliniens, en ce moment où la C.G.T. et le parti dit communiste tremblent. L’issue de la crise actuelle est entre les mains des travailleurs eux-mêmes, s’ils parviennent à réaliser dans l’occupation de leurs usines ce que l’occupation universitaire a pu seulement esquisser. Les camarades qui ont appuyé le premier Comité d’occupation de la Sorbonne : le «Comité Enragés-Internationale situationniste», un certain nombre de travailleurs, et quelques étudiants, ont constitué un Conseil pour le maintien des occupations : le maintien des occupations ne se concevant évidemment que par leur extension, quantitative et qualitative; qui ne devra épargner aucun des régimes existants.
CONSEIL POUR LE MAINTIEN DES OCCUPATIONS Paris, le 19 mai 1968

DOCUMENTS EXTRAITS DE
COMPILATION MAI 68

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